Alors que la sécurité se détériore, les juntes sahéliennes répriment davantage les civils

Alors que la sécurité se détériore, les juntes sahéliennes répriment davantage les civils

Alors que les insurrections islamistes militantes enregistrent des avancées sans précédent dans tout le Sahel, les dirigeants des juntes militaires se sont attachés à museler les voix indépendantes plutôt qu’à adapter leurs stratégies de sécurité.

Depuis le coup d’État militaire au Mali en 2020, le Sahel est devenu le théâtre le plus meurtrier de la violence perpétrée par des militants islamistes en Afrique. Le nombre de victimes liées à ces groupes extrémistes ne cesse d’augmenter, la violence s’est étendue géographiquement et les groupes insurgés menacent de plus en plus les grands centres urbains, les axes de transport et les infrastructures économiques au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Les quelque 9 800 décès signalés imputables aux groupes islamistes militants au Sahel au cours de l’année écoulée représentent 41 % de l’ensemble des décès de ce type en Afrique.

Cette détérioration est d’autant plus frappante que les juntes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger avaient justifié leur prise de pouvoir en invoquant l’incapacité des gouvernements élus à faire face à l’insécurité croissante. Or, le nombre de victimes imputables à la violence islamiste militante au Sahel est aujourd’hui environ sept fois plus élevé qu’en 2019. Au Mali, plus de 80 % de l’ensemble des victimes imputables aux groupes islamistes militants ont été enregistrées depuis le coup d’État de 2020.

Par ailleurs, la menace a pris une dimension de plus en plus régionale. Jama’at Nusrat al Islam wal Muslimeen (JNIM), une coalition de groupes islamistes militants, opère désormais sur un théâtre d’opérations s’étendant sur plus de 1 200 kilomètres et s’est propagée vers le sud et l’ouest, dans des régions plus densément peuplées des trois pays sahéliens, ainsi que dans des zones auparavant épargnées de la côte ouest-africaine.

Les attaques coordonnées menées à travers le Mali en avril et en juillet ont mis en évidence cette menace grandissante. Des opérations simultanées s’étendant de Bamako et Kati à Gao, Mopti et Kidal ont démontré un niveau de coordination sans précédent et une portée opérationnelle croissante des groupes insurgés, qui semblent de plus en plus capables de défier l’autorité militaire sur plusieurs fronts.

L’évolution rapide de la situation sécuritaire rend de plus en plus urgente une réévaluation stratégique.
La junte malienne répond à la crise par une répression politique

Les responsables de la défense confrontés à des revers de l’ampleur de ceux observés au Sahel réévalueraient normalement leur stratégie, le déploiement de leurs forces, les défaillances des services de renseignement, leurs partenariats et leurs priorités opérationnelles. Au lieu de cela, les juntes au pouvoir au Sahel se sont attachées à resserrer davantage l’espace politique national.

La réponse apportée aux attaques d’avril au Mali illustre parfaitement cette tendance. Au cours des semaines qui ont suivi ces attaques, les autorités ont procédé à une série d’arrestations et de placements en détention visant des personnalités politiques, des acteurs de la société civile, des militaires, des journalistes, des magistrats et de simples civils.

Parmi les personnes détenues figurent le dirigeant politique chevronné Mountaga Tall, l’analyste politique Moussa Djiré et Youssouf Daba Diawara, une personnalité liée à l’opposition. Les autorités ont également arrêté des officiers de l’armée et d’autres personnes accusées d’implication dans des complots contre la junte. Au-delà de ces cas très médiatisés, des détentions et des disparitions ont été signalées dans le centre et le nord du Mali, en particulier au sein de communautés depuis longtemps considérées avec méfiance en raison de leurs liens présumés avec des groupes armés. Conjuguées aux restrictions persistantes pesant sur l’activité politique et la critique publique, ces mesures ont renforcé une tendance à la diminution de la tolérance envers la dissidence sous le régime militaire.

Cette répression à l’encontre de dirigeants civils s’est produite alors même qu’il n’existe aucun lien évident entre ces personnes et les revers militaires qui ont précipité la crise. Cela semble démontrer que la junte se préoccupe davantage de conserver le pouvoir que de protéger les citoyens ou l’État.

Dans le même temps, les questions stratégiques soulevées par ces attaques n’ont guère fait l’objet de débats. L’offensive a mis en évidence des faiblesses potentielles en matière de collecte de renseignements, de protection des forces, de coordination opérationnelle et de stratégie de sécurité au sens large. Aucun effort n’a non plus été déployé pour rétablir les accords de coopération sécuritaire régionale avec les pays voisins afin de contrer ce qui constitue de plus en plus une menace pour la sécurité régionale.
Au Burkina Faso, les contrôles politiques s’intensifient alors que les défis sécuritaires persistent

Le Burkina Faso reste l’épicentre de la violence islamiste au Sahel, représentant environ la moitié de l’ensemble des décès liés aux groupes islamistes dans la région. Les insurgés continuent d’opérer en toute impunité sur plus de la moitié du territoire, tandis que les attaques menacent de plus en plus les centres urbains, les voies de communication et l’autorité de l’État. Malgré des campagnes militaires répétées, la mobilisation d’auxiliaires civils et la conscription forcée, des dizaines de villes burkinabè restent assiégées, les pertes sur le champ de bataille s’accumulent et les conditions de sécurité continuent de se détériorer.

Restreindre le champ de discussion revient à limiter le débat précisément au moment où une évaluation plus large de la détérioration de la situation sécuritaire dans la région est la plus nécessaire.

À titre d’exemple, l’assaut mené en février contre Titao, au cours duquel des insurgés ont pris d’assaut une position militaire, pillé des armes et des munitions et isolé temporairement la ville en détruisant les infrastructures de télécommunications, souligne la capacité persistante des groupes armés à défier l’autorité de l’État dans de vastes parties du pays.

Face à la persistance des défis sécuritaires, les dirigeants de la junte burkinabè ont renforcé les restrictions imposées aux civils. Bien que les chefs religieux, les journalistes, les magistrats et les acteurs de la société civile occupent des positions très différentes au sein de la société burkinabè, chacun d’entre eux a été confronté à une pression croissante à mesure que l’espace réservé aux voix indépendantes se rétrécissait.

Le journaliste d’investigation Serge Oulon a disparu après avoir été interpellé par les autorités en 2024 et reste porté disparu, tandis que plusieurs autres journalistes de premier plan ont été victimes d’arrestations, de détentions et d’enrôlement forcé répétés par la junte.

En 2025, plusieurs magistrats et un avocat ont disparu après avoir été impliqués dans des procédures judiciaires sensibles sur le plan politique. D’autres magistrats poursuivis dans le cadre d’une affaire de corruption très médiatisée en février 2026 ont affirmé avoir été enlevés, détenus illégalement et torturés au cours de l’enquête.

La campagne menée par la junte s’est de plus en plus étendue des individus aux organisations. En janvier 2026, la junte a dissous tous les partis politiques après près de trois ans de suspension. En avril, plus de 100 organisations non gouvernementales et associations de la société civile ont été dissoutes. Le chef de la junte, Ibrahim Traoré, a souligné la portée de cette mesure en déclarant que « les gens doivent oublier la question de la démocratie ».

Ce schéma de répression et de réactions violentes ne se limite pas aux détracteurs habituels. En mars 2026, le décès en détention d’un membre éminent du mouvement Wayiyan, une organisation civique nationaliste qui n’a cessé de mobiliser le soutien du public en faveur de la junte, ainsi que d’un membre des Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), a suscité des inquiétudes quant au recours croissant à des mesures coercitives, même à l’encontre de groupes de soutien largement alignés sur la junte.

Ces craintes se sont à nouveau manifestées en mai lorsque l’imam Mohammad Ishaq Kindo — un influent chef religieux sunnite— a été arrêté après avoir critiqué publiquement un projet de loi qui aurait renforcé la réglementation étatique des pratiques religieuses. Les manifestants qui s’étaient rassemblés pour réclamer sa libération ont ensuite également été placés en détention.

Les initiatives visant à mettre en œuvre une adaptation stratégique et à renforcer la coopération ont été reléguées au second plan par rapport aux efforts déployés pour gérer la dissidence interne.

Comme au Mali, rien n’indique que les personnes visées aient joué un rôle dans les revers sécuritaires du pays ou entretenu des liens avec les insurgés.

Dans ce contexte, le débat public sur la détérioration de la situation sécuritaire du pays reste très limité. Cela réduit l’éventail des perspectives pouvant éclairer les réponses à un environnement sécuritaire de plus en plus complexe, notamment les moyens de renforcer les relations avec les communautés, d’améliorer les capacités de renseignement et d’adapter les tactiques et la stratégie militaires pour lutter contre la menace insurgée.

Le caractère de plus en plus régional de la menace nécessite également un renforcement de la coopération transfrontalière en matière de sécurité. Les propositions récentes émanant de la Côte d’Ivoire laissent entrevoir que des possibilités de coordination accrue subsistent malgré les tensions politiques. Cependant, les initiatives visant à mettre en œuvre une adaptation stratégique et à renforcer la coopération ont été reléguées au second plan par rapport aux efforts déployés pour gérer la dissidence interne.
L’escalade des menaces soulève des questions quant à la réponse de la junte nigérienne

Le Niger a connu l’une des escalades les plus marquées de l’insécurité dans le Sahel central depuis le coup d’État de juillet 2023. Le nombre de victimes imputables à la violence des islamistes militants a quadruplé, tandis que les groupes insurgés ont étendu leurs opérations dans l’ouest du Niger. Le pays est désormais confronté à une pression croissante d’une part, des groupes affiliés au JNIM opérant le long de sa frontière occidentale et, d’autre part, de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), qui a intensifié ses attaques contre les civils, les forces de sécurité et les infrastructures critiques.

Les attaques répétées contre l’aéroport international de Niamey illustrent ces défis et la capacité croissante des groupes islamistes militants à menacer des infrastructures stratégiques. En janvier 2026, des militants présumés de l’EIGS ont attaqué le complexe aéroportuaire et les installations militaires adjacentes, ciblant un site abritant des moyens aériens militaires essentiels. Cinq mois plus tard, des hommes armés du JNIM ont frappé la même installation, tuant des soldats et des civils malgré le renforcement des mesures de sécurité mis en place après la première attaque.

Alors que les pressions sécuritaires se sont intensifiées, les dirigeants de la junte nigérienne ont accru la pression sur leurs détracteurs et opposants présumés. En juin, la militante Mariama Djibrine, connue sous le nom de « Mayra », a été déchue de sa nationalité nigérienne en vertu de dispositions initialement adoptées pour cibler les personnes accusées de menacer les intérêts stratégiques de l’État. Son cas fait suite à une série de déchéances de nationalité et de sanctions antérieures visant d’anciens responsables, des personnalités politiques et d’autres voix indépendantes. Parmi les personnes visées figurait l’ancien Premier ministre Ouhoumoudou Mahamadou, dont l’inscription sur la liste des personnes soupçonnées de terrorisme établie par la junte a entraîné le gel de ses avoirs, restreint ses déplacements et soumis ses transactions financières à la surveillance de l’État.

Par ailleurs, l’ancien président Mohamed Bazoum reste confiné à la résidence présidentielle de Niamey. De multiples tentatives de médiation visant à obtenir sa libération ont échoué.

Comme au Mali et au Burkina Faso, rien n’indique que les personnes visées aient joué un rôle dans les défaillances sécuritaires auxquelles l’État est confronté. Au contraire, les dirigeants de la junte semblent déterminés à réprimer les personnalités associées à l’ordre politique démocratiquement élu d’avant le coup d’État.
Adaptation stratégique et questions qui ne sont pas abordées

La détérioration de la situation sécuritaire au Sahel soulève des questions de sécurité de plus en plus urgentes. L’expansion des groupes islamistes militants, les attaques répétées contre des infrastructures stratégiques et la pression croissante sur les centres de population exigent une réévaluation de la stratégie militaire, de la collecte de renseignements, de la protection des forces, de la coordination régionale et de l’efficacité des approches actuelles.

Les arrestations, détentions, sanctions, déchéances de nationalité et restrictions recensées au Mali, au Burkina Faso et au Niger entravent encore davantage le dialogue public sur ces questions. Les dirigeants politiques, les journalistes, les personnalités religieuses, les magistrats, les acteurs de la société civile et d’autres voix indépendantes attirent souvent l’attention sur les problèmes émergents, remettent en cause les idées reçues et identifient les échecs politiques.

Restreindre l’espace dont disposent ces voix limite le débat précisément au moment où une évaluation plus large de la détérioration de la situation sécuritaire dans la région est la plus nécessaire.

L’expérience acquise dans la lutte contre l’insurrection démontre l’importance d’instaurer la confiance avec les communautés locales et d’élargir les coalitions nationales mobilisées autour de la sécurité.

Les données observées au Mali, au Burkina Faso et au Niger suggèrent toutefois que la consolidation du pouvoir politique a pris le pas sur la réévaluation et l’adaptation exigées par un environnement sécuritaire en rapide évolution. Il en résulte une mise en péril de la sécurité nationale. Restreindre l’espace accordé à ces voix limite le débat précisément au moment où une évaluation plus large de la détérioration de la situation sécuritaire dans la région est la plus nécessaire.

Compte tenu de l’ampleur de la menace, la reconstruction de coalitions sécuritaires régionales est également impérative. Les signaux émanant des États voisins suggèrent que des opportunités de coopération renouvelée existent. Pourtant, bon nombre de ces discussions restent insuffisamment développées.

L’ampleur et la complexité croissantes de la menace soulignent la nécessité de réponses plus globales — et plus inclusives — que celles mises en œuvre jusqu’à présent. Pour inverser ces tendances, il faudra mobiliser un éventail plus large d’acteurs nationaux, renforcer la coopération régionale, améliorer l’efficacité du partage des renseignements et intensifier les efforts visant à mobiliser les ressources politiques, sociales et économiques nécessaires pour faire face à une insurrection complexe.